Hommage à la cuisine en dessins. Et inversement.

Depuis le 7 janvier dernier on assiste à une espèce de contribution nationale autour de la liberté d’expression, du droit à la caricature et à la satire. Telle une Idéfix, tout le monde recherche les précurseurs et on entend à juste titre beaucoup parler de Voltaire. Nul doute que ça le ferait bien marrer, le vieux Fran-co-quin !
Je ne dis pas que Voltaire Iznogoud, au contraire, mais j’ai aussi en mémoire le message de Victor Hugo Pratt dans ce poème tiré des Châtiments : Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée. Quand il l’écrit, Hugo est en exil et milite contre le pouvoir de Napoléon Lanfeust de III. Il a notamment pris position contre l’incursion du « religieux » dans la vie politique. Moi je dis ça… toute ressemblance avec des trucs déjà vus serait forTuiteuf. Ce poème est donc une mise en garde envers Napoléon, pour lui rappeler la puissance de la pensée, sa force discrète mais sûre ; on peut en rire, mais elle triomphe.

Vous me direz, rien à voir avec la thématique de ce blog et je ne voudrais pas polluer vos écrans déjà bien encomBre-técher avec un article hors sujet. Mais comme je suis têtue (rarement) et pas trop Bécassine (si j’veux), vous allez voir comment je vais retomber sur mes pattes, tel Le Chat, en vous mitonnant un petit article avec de la caricature, de la pensée, du dessin, et surtout de la cuisine dedans ! Cap ou pas cap – de Superman ? Allez c’est parti, poil à Wolinski !

J’aimerais vous faire découvrir deux gravures du peintre du XVIe siècle Bruegel : la Cuisine Grasse et la Cuisine Maigre. Bien moins populaire aujourd’hui que son tableau La Tour de Babel, ces dessins constituent néanmoins un témoignage précieux. Il s’agit de deux scènes antagonistes, à la fois observation et critique de la société de son temps. Une Cabu-ricature en somme. Et même si « peintre flamand » n’est pas le plus souvent associé à « mort de rire », on peut aussi deviner la valeur comics de ces deux scènes en miroir, ou du moins divertissante. Bruegel en a fait d’autres sur ce principe comme Le Combat de Carnaval et Carême.

La Cuisine Maigre

CMaigre

La légende dit : Ou Maigre-os Le pot mouue est uu pouure Conuiue. Pource, à Grasse-cuisine iray, tant que ie Viue.

C’est la désolation. Chez les pauvres, tout est maigre. Les personnages d’abord, qui flottent dans leurs vêtements déchirés, ainsi que le chien qui semble Enki-losé et qui lèche les coquillages. La femme, les seins vides, ne peut donner que de l’eau à son enfant. La nourriture est maigre : poisson et fruits de mer, quelques légumes. Même la marmite est maigre, le buffet est vide tout comme ce récipient dans lequel un enfant enfonce sa tête fragile. La cheminée aussi participe au dénuement, vide et sombre, avec de petites flammes et très peu de fumée, une crémaillère ridicule.

Graphiquement, ce qui est intéressant, c’est qu’on voit bien que tous les traits de l’œuvre convergent vers le plat au milieu de la table, c’est le centre d’intérêt, et pour cause.

Au fond on aperçoit un gros personnage, on ne sait d’ailleurs pas trop s’il s’est trompé de porte… Maëster et boules de gomme ! En tout cas son hôte essaie de le retenir alors qu’il a Yslaire apeuré et semble préférer fuir. Dans la légende il dit quelque chose comme « tant que je vivrai j’irai à cuisine grasse ».

La cuisine grasse

La légende dit : Hors dici Maigre-dos a eune' hideuse mine. Tu nas que' faire ici Car cest Grasse-Cuisine.

La légende dit : Hors dici Maigre-dos a eune’ hideuse mine. Tu nas que’ faire ici Car cest Grasse-Cuisine.

Ici tout est rond et gras. Les personnages ont les vêtements bien tendus, les animaux sont obèses et cherchent encore à manger plus (le chat guette ce qui rôtit dans la cheminée, un chien mord le mollet du visiteur). La femme a les seins goRGés de lait et se délecte du contenu de son verre. Côté nourriture, pas un seul légume : volailles et charcuteries à foison, partout dans la pièce du sol au plafond. La cheminée est pleine de victuailles et de plats en train de cuire, avec de grosses flammes, de la fumée en abondance, trois grosses marmites supportées par une énorme crémaillère.

Graphiquement, on a l’impression que leur attention est plutôt portée sur le personnage à la porte. Ils ont tellement à manger qu’ils se goinfrent sans y penser, sans regarder. Par contre ils convergent en un seul geste pour chasser l’intrus. On voit clairement une ligne qui va d’en bas à droite vers le haut à gauche.

Ce maigre qui a osé s’introduire chez eux n’est pas le bienvenu, on le chasse, alors que L’Incal et l’autre a faim. La légende est plus claire à ce sujet, on comprend ce que cela signifie : Tu veux entrer pour manger ? Tintin ! Joe Bar toi !

Au-delà de l’observation des usages de son temps, Bruegel peut nous dire ici que sa société était faite d’excès, avec ceux qui n’ont pas assez et ceux qui ont trop, sans juste milieu. Il nous invite alors au partage. Grâce à cette caricature, il peut porter avec humour un regard critique, en pointant par exemple l’hospitalité de ceux qui n’ont rien face au rejet de ceux qui ont tout.

Cher Monsieur Bruegel, faudra Sfar à cette idée parce que je n’ai pas l’impression que ça ait beaucoup changé de nos jours… c’Édi-ka.

En tout cas, objectifs atteints, article 3 en 1 :
• Parler de la cuisine,
• Parler des dessins et caricatures comme matière à penser,
• Rendre hommage à quelques dessinateurs.

Les carnets de Cerise sur le gâteau : caser Victor Hugo, rhââ lovely !

Pour finir ma pirouette, je relie cuisine, Bruegel, Goscinny et Uderzo, et la boucle est bouclée.

A gauche, la scène du banquet dans Astérix chez les Belges. A droite, le Repas de noces paysannes chez Bruegel.

A gauche, la scène du banquet dans Astérix chez les Belges. A droite, le Repas de noces paysannes chez Bruegel.

Encore merci à vous dessinateurs, caricaturistes, artistes, illustrateurs, quel que soit votre support, il y a toujours une réflexion, une pensée à la clé, tout comme dans un conte ou un poème.

8 réflexions au sujet de « Hommage à la cuisine en dessins. Et inversement. »

  1. Savoureux ! et propice à la gymnastique neuronale ! Dans l’antre du cuistot, on aurait pu peut-être croiser Decock au poivre Dumoulin, arrosé d’eau Dupuy ou Delafontaine, ou d’un verre de Maury, sur la table de Dineur, à moins que ce ne soit un Poisson de Rivière faisant à une rasade de Ricard…

  2. Alors là…bravo!!! Relier Bruegel à Joe Bar, ou Rhââ lovely, en y associant Voltaire, Iznogoud et le tout sans oublier la Cabu-ricature, je dis bravo!!! Effectivement, tu es très forte Sophie! Et comme d’hab’, ton article est à la fois plein d’humour, bien écrit et instructif…

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