Aristide Bergès cuisine la houille blanche et sert des pâtes… à papier

Depuis que j’ai imaginé ce blog, je ne regarde plus les endroits que je visite de la même façon. Alors quand je vais dans un musée qui s’appelle « maison », je me dis tout de suite : « OK, où est la cuisine ? ». Et je suis curieuse de savoir tout ce qui a pu se passer dedans. Pas vous ? Tant pis, je vous le dirai quand même, na ! Allez c’est parti. Cette semaine je vous emmène au Musée de la Houille Blanche qui se trouve dans la Maison Bergès à Lancey.


Le Grésivaudan, la vallée du papier

Voilà déjà 5 ans que notre famille a posé ses valises ici, dans la vallée du Grésivaudan qui va de Grenoble à Chambéry, entre le massif de la Chartreuse et la chaîne de Belledonne. Je savais que cette vallée était appelée « la vallée du papier », mais je n’avais jamais vraiment cherché à savoir pourquoi.

En fait, c’est ici qu’au XIXe siècle des ingénieurs ont trouvé le moyen de tirer profit de l’énergie de la montagne : l’hydro-électricité, qu’on appelle de façon imagée la Houille Blanche (en opposition à celle des mines, noire). En aménageant des chutes d’eau de 200 voire 500 mètres de haut, on a réussi à faire tourner des turbines capables de fournir l’énergie nécessaire pour alimenter des râperies à bois (pour faire de la pâte à papier), des papeteries et même des centrales électriques.

Aristide Bergès fait partie de ces inventeurs précurseurs. Il deviendra une figure emblématique pour toute la région et au-delà, mais il restera aussi dans les mémoires comme fervent défenseur et créateur de progrès, qu’il soit technique ou humain.

Il installe sa première usine en 1869 à Lancey, au pied de la combe qu’il exploitera. Il y achète au milieu des années 1880 une ferme de meunier dans laquelle il s’installe avec sa femme et ses 5 enfants. En 1898, une extension est construite à cette ferme par manque de place, désir de recevoir et aussi pour laisser libre cours aux aspirations artistiques de la famille : papiers peints, Art Nouveau, accueil d’artistes en résidence.
Aujourd’hui cette maison, la Maison Bergès, est devenue le Musée de la Houille Blanche.

La maison Bergès après la restauration des façades en 2011. Photo E. Robert.

La maison Bergès après la restauration des façades en 2011. Photo E. Robert.

La façade sud aujourd'hui

La façade sud aujourd’hui.

A l’époque d’Aristide Bergès et jusqu’aux travaux qui en feront un musée en 2011, la cuisine et les pièces principales se trouvent dans le bâtiment historique. Au rez-de-chaussée il y a : la cuisine, l’office avec de nombreux placards et l’accès à une grande cave voûtée ainsi qu’une salle-à-manger. A l’étage se trouvaient 2 chambres, 1 cabinet de toilette et un grand salon.

  1. Entrée vers la cuisine
  2. Entrée vers l’office
  3. Porte-fenêtre de la salle-à-manger

Voici une photo de la maison en 1902.

La façade sud en 1902.

La façade sud en 1902. © Maison Bergès / Musée de la Houille blanche. N° inventaire : R2006.2.1540 Toute reproduction, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, faite sans le consentement des propriétaires de l’oeuvre est illicite.

Aujourd’hui, le rez-de-chaussée est l’accueil du musée. Rien n’a été conservé à part les ouvertures, on ne peut qu’imaginer d’après les anciens plans qui m’ont gentiment été prêtés.

reconstit_intRestent tout de même quelques informations ou témoignages qui nous parlent des conditions de vie de la famille Bergès.

D’abord cette photo prise en 1902 de l’équipe des gens de maison, dont quelques-uns vivaient certainement dans les dépendances : il y a entre autres le jardinier, la cuisinière, la lingère et la femme de chambre.

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Le personnel de maison, en 1902. © Maison Bergès / Musée de la Houille blanche. N° inventaire : R2006.2.1537 Toute reproduction, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, faite sans le consentement des propriétaires de l’oeuvre est illicite.

Ayons une pensée toute particulière pour la cuisinière bien sûr. Elle s’appelait Rose Calderar, et elle est ici en deuxième position en partant de la gauche, assise.

On peut imaginer, d’après les photos et les récits dont on dispose, à la fois une vie bourgeoise avec du personnel de maison, mais une ambiance plutôt familiale et joyeuse, où tout le monde participe à la vie de famille. Aristide Bergès a eu un père dur et autoritaire, qui n’a pas hésité à lui couper les vivres et à lui mettre des bâtons dans les roues tant sur le plan personnel que professionnel. Il a appris à s’en sortir et à construire sa vie seul, mais a finalement gardé de cette expérience des valeurs très humanistes et généreuses. Il voulait par exemple que le progrès soit partagé par tous. Le papier pas cher, c’est de la culture pour tous. L’électricité pas chère, c’est du confort pour tous. Et il pensait qu’il valait mieux payer ses ouvriers correctement pour qu’ils soient autonomes, plutôt que de les payer mal et devoir les assister. Tout message subliminal relatif à des politiques actuelles est bien sûr fortuit…

Cette autre photo, prise elle en 1896, et qu’on situe dans la salle-à-manger au rez-de-chaussée. On reconnaît Aristide, Marie son épouse et Maurice Bergès, le fils cadet qui reprendra et développera encore l’entreprise familiale. Le grand, très grand vase avec les tournesols se trouve aujourd’hui dans l’accueil du musée, donc pas très loin de cette photo de famille.

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En 1896, une partie de la famille Bergès boit le café : Aristide est assis, Marie se tient debout à sa gauche, ils font face à leur fils Maurice que l’on voit de profil. Celui-ci tient dans sa main droite une petite affiche faisant la promotion du papier photographique Martin. © Maison Bergès / Musée de la Houille blanche. N° inventaire :R2006.2.803 Toute reproduction, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, faite sans le consentement des propriétaires de l’oeuvre est illicite.

Les tournesols, c’était justement le motif principal du papier peint de la même salle-à-manger. Partout dans la maison on retrouve les goûts de la famille pour les arts, l’Art Nouveau, le style empire. C’est donc normal qu’ils s’expriment jusque dans la vaisselle, qui était la représentation d’une appartenance à un rang social au même titre que la maison, les décors et les œuvres d’art. Que pensez-vous de ce service empire par exemple ?

serviceempire

© Maison Bergès / Musée de la Houille blanche. N° inventaire : R2006.2.924 Toute reproduction, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, faite sans le consentement des propriétaires de l’oeuvre est illicite.

Vous l’aurez compris, pas beaucoup de traces de la cuisine en elle-même, mais j’ai malgré tout beaucoup aimé cette immersion dans le passé de cette vallée du Grésivaudan.

Alors visitez ce musée si vous en avez l’occasion. Et pour tellement de bonnes raisons !

La curiosité pour le travail d’ingénieur et les nombreux brevets déposés par Aristide Bergès. L’intérieur riche, éclectique, parfois cocasse de la maison.
Les collections mêmes du musée, abondantes et tellement bien mises en valeur par un parcours muséographique de grande qualité.

Et puis l’âme de cette famille, préservée depuis des générations dès le décès d’Aristide Bergès et dans un profond respect, transmise de directeurs d’usines en ouvriers dévoués. C’est touchant, parce qu’on parle à la fois d’une histoire familiale très locale, mais on sent très bien qu’on se trouve au cœur de l’histoire industrielle de la fin du XIXe siècle.

 http://www.musee-houille-blanche.fr/


Je tiens à remercier tout particulièrement Frédérique Virieux, chargée des publics et des collections, pour son accueil et sa disponibilité, ainsi que le Conseil Général de l’Isère pour les autorisations de reproduction des photos.

5 réflexions au sujet de « Aristide Bergès cuisine la houille blanche et sert des pâtes… à papier »

  1. La visite de la Maison Bergès (musée de la houille blanche) en décembre m’avait déjà enchantée… Tous les compléments que je trouve ici rajoutent un surplus d’humanité à ces lieux… Bravo ! Merci !

  2. Merci Sophie pour cette immersion dans l’histoire de notre vallée! Honte à moi…je ne suis jamais allée visiter ce musée…Mais ton article donne envie!!!

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