Vous c’est biscotte/salade, moi c’est Livarot/Beaujolais.

Alors oui, là c’est sûr, je risque de me fâcher avec mon public Télérama, de rater l’interview de Jean d’Ormesson que j’espérais tant décrocher un de ces jours (autant qu’un rire de Michel Onfray, c’est vous dire), de décevoir mes amis bobos (ah si, on en a tous !) qui ne me regarderont plus jamais pareil, mais tant pis, je fais mon coming out : j’aime les films de Louis de Funès.

Mais qui sait ? Peut-être arriverai-je un jour à démontrer qu’il y a du sens comique chez certains philosophes, ce que je pense, tout comme il y a aussi matière à réfléchir chez De Funès.
Je risque donc de nourrir la catégorie Cuisine iconique avec d’assez régulières références à son œuvre. La cuisine est présente à de nombreuses reprises dans sa filmographie et nous offre à chaque fois de belles situations comiques.

Commençons si vous le voulez bien par Le Tatoué.

Le Tatoué est un film de Denys de La Patellière sorti en 1968, avec Louis De Funès et Jean Gabin dans les rôles principaux. Sans oublier Dominique Davray, actrice très souvent présente dans les films de De Funès, qui fait encore une fois une prestation succulente.

Pitch

Félicien Mézeray (Louis de Funès) est un marchand d’art cupide, fourbe, radin, parvenu. Il découvre un jour un tatouage original réalisé par Modigliani lui-même dans le dos de Legrain (Jean Gabin), ancien légionnaire bourru, réactionnaire et misanthrope. Mézeray se met en tête de récupérer ce tatouage qui ferait sa fortune. Il négocie la vente auprès de riches américains, alors même qu’il n’a pas demandé l’accord du propriétaire… S’engage une succession de quiproquos et de scènes toutes plus drôles les unes que les autres avec un duo Gabin – De Funès réglé comme du papier à musique.

Mais la comédie n’empêche pas les questions plus philosophiques et sociétales, au contraire, à commencer ici par une critique très acide de notre société de consommation. Le plus beau, ou le plus cynique, c’est que cette lecture me paraît toujours d’actualité…

Le contexte de la scène

La scène est située à la 18e minute du film.

Mézeray veut faire signer une promesse de vente à Legrain. Il se rend chez lui, dans un pavillon de banlieue plutôt modeste. Mézeray pense pouvoir décider son fournisseur à coup de millions.

« Tout le monde est à vendre, c’est une question de prix. » dit-il un peu avant, très cynique.

Les enchères montent… mais l’homme reste insensible à ces bas arguments. Legrain/Gabin se vante d’être « hors du circuit », c’est-à-dire en dehors du monde moderne où la consommation est reine, comme l’image, la course à l’argent, etc. C’est ce qu’on comprend à travers sa mise en garde à Mézeray/De Funès « Vous êtes fou, mon p’tit » et cette magnifique réplique qui veut tout dire, si efficace dans la bouche de Gabin :

« Vous c’est biscotte/salade, moi c’est Livarot/Beaujolais. »

La cuisine

Cette cuisine a une particularité, un des 4 murs est une très grande baie vitrée, façon industrielle, qui donne sur un petit jardin. Elle semble même se situer à l’étage par rapport à ce jardin car on le voit en contrebas.

Le tatoué, cuisne 1

L’arrière-plan est là pour bien nous signifier que l’on se trouve dans un quartier très modeste (toit délabré).

La cuisine de Legrain est équipée de façon très sommaire : une ou deux commodes, des étagères, une très belle cuisinière à bois recouverte de faïence. Tout exprime les goûts simples et traditionnels de notre légionnaire.

Petite énigme sur un détail de cette scène…

Le tatoué devinette

Vous voyez ce cube blanc posé sur une table à la droite de Gabin ? J’ai l’impression qu’il s’agit d’un mini-four avec 2 feux à gaz dessus. Mais je n’avais jamais vu ça avant, et n’imaginais pas qu’il existait de l’électro-ménager en version mini dans les années 60. Ça vous dit quelque chose à vous ?

A l’inverse, dans le film, on ne voit à aucun moment la cuisine de Mézeray. Les scènes dans son appartement nous montrent un lieu froid, impersonnel, comme l’homme et comme ses relations familiales d’ailleurs.

Le Tatoué cuisine 3

L’important, c’est ce qu’il y a dans la gamelle (en l’occurrence du jumeau aux haricots rouges), pas ce qu’il y a autour. Une parabole comme une autre sur l’intérieur et l’extérieur, l’être et le paraître.

Vous qui êtes de fidèles lecteurs de ce blog vous le savez maintenant, je considère la cuisine comme un personnage à part entière, avec son rôle bien à elle, dans Le Tatoué comme dans bon nombre de films ou de livres, comme dans la vie d’ailleurs.

Ici la cuisine contribue à poser l’intrigue. Mézeray/De Funès pense sceller dans cet endroit rudimentaire ce qui fera sa fortune. C’est ici en effet qu’il s’engage à réparer de fond en comble la « bicoque » de campagne de Legrain/Gabin en échange de son tatouage. En voyant la vie et les goûts simples de son hôte, qui partage avec lui son jumeau aux haricots rouges, il n’imagine pas une seconde sa réelle identité ni ce que va lui coûter la remise en état de sa « maison de campagne »…

La cuisine est donc l’endroit où les termes du contrat sont initiés.
C’est aussi l’endroit qui est censé représenter Legrain, son train de vie, etc. C’est sur cette image que se base Mézeray pour évaluer son prix d’achat du tableau. Il s’imagine en effet que la résidence secondaire de ce simple homme le sera encore plus… Il s’en persuade avec ses a priori personnels en tout cas, car Legrain lui donne pourtant dans cette scène de quoi douter à plusieurs reprises.

Je ne voudrais pas vous en livrer plus sur le film, je vous laisse découvrir ou redécouvrir les tribulations de Gabin et De Funès dans le Périgord.

Vous me direz alors si comme moi, vous voyez une morale à cette histoire d’homme pressé et de « consommateurus vulgaris ».

2 réflexions au sujet de « Vous c’est biscotte/salade, moi c’est Livarot/Beaujolais. »

  1. Tiens, tiens un film avec Louis de Funès que je ne connaissais pas!!!! Merci car grâce à toi j’ai découvert ce film de manière très originale !!!
    A très vite de te lire… bises Rosalie

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