Ortillopitz, la maison basque

Quand on a un esprit et des yeux de coquina, vous pensez bien que ce ne sont pas quelques jours de vacances qui vont venir à bout de ses vices. Chassez le naturel, il revient au frigo galop !

En vadrouille en plein Pays Basque, à quelques encablures de l’Espagne, j’ai eu la chance de visiter une maison basque typique du XVIIe siècle.

Ortillopitz_1

Ortillopitz signifie « la colline où l’on trouve de la marne ».

Ortillopitz se trouve à Sare dans les Pyrénées-Atlantiques, c’est à une dizaine de kilomètres de Saint-Jean-de-Luz dans les terres. Ici la visite est forcément guidée, ce qui permet d’en apprendre autant sur la vie des habitants de la maison que sur les coutumes, traditions et modes de vie des basques.

La maison date de 1660, elle possède 3 niveaux de chacun 200 mètres carrés. Mouais, bof, pas mal…
Les colombages basques ?
Oui et non, car c’est en effet typique dans la région mais la technique originelle vient bien d’Allemagne, d’où cette similitude avec l’Alsace. Ce qui est particulier en revanche ce sont les couleurs des colombages basques, si remarquables : rouge, vert ou bleu. Vous connaissez peut-être le drapeau emblématique du Pays Basque, qui est vert et rouge d’ailleurs. Pourquoi ? Parce que, si près de l’océan, les ouvriers chargés de faire les parties en bois des maisons étaient les charpentiers de marine. Et la peinture utilisée pour protéger ce bois était donc la même que celle utilisée pour faire les bateaux. Au passage, il aura fallu 600 arbres pour construire cette maison… Mouais, bof, pas mal…

Ortillopitz est une etxe (prononcer etché), ça veut dire maison. Mais etxe englobe à la fois le foncier, le bâti, le mobilier, … et tous les êtres vivants ! Au Pays Basque, quand on parle de transmission, on ne s’arrête pas aux murs.

À savoir aussi, la maison prend le nom du lieu-dit où elle se trouve, et les habitants de l’etxe prennent le nom de la maison. Vous suivez ?

La famille d’Ortillopitz était du peuple, et si l’on peut dire qu’elle vivait de façon relativement aisée c’est uniquement grâce aux revenus de son travail. En effet, à cette époque au Pays Basque, il n’y avait pas de seigneur, personne à qui rendre des comptes (même pas à l’église), chacun vivait de son propre travail.

Les habitants et gardiens d’Ortillopitz sont des armateurs, ils vivent donc de cette activité mais aussi de leur importante production de cidre.
Voilà encore un scoop (pour moi j’entends, je me doute bien que les érudits que vous êtes le savaient déjà depuis longtemps) : les basques sont les inventeurs du cidre, ils en produisaient dès la fin de l’Antiquité grâce à leur culture des pommes, et ce sont eux qui en premier ont exporté le cidre en Normandie !
Qu’on s’entende bien, rien à voir avec ce qu’on connaît du cidre actuel, celui-ci n’était pas pétillant. Il s’en vend d’ailleurs encore aujourd’hui dans la région, et c’est pour ses habitants le « vrai » cidre.
À Ortillopitz la production de cidre est essentiellement vendue sur les bateaux. Le règlement interne des armateurs autorise et recommande en effet 2 litres par homme et par jour de cidre, rien de tel contre le scorbut !
Sur la propriété se trouvaient aussi quelques ruches, chaque etxe bénéficiait ainsi de sa propre production de miel/sucre et de cire.

Les 3 niveaux de la maison

Au rez-de-chaussée : le chai et l’écurie.

Au premier étage : 6 chambres, la pièce de travail et la cuisine.

Au dernier étage : le grenier pour le stockage du maïs et le séchage des piments. Les graines, tel un trésor qui permet la continuité des activités et des vivres, étaient conservées à part dans une partie close du grenier.

La cuisine

Parlons maintenant de la sukaldea, la cuisine en basque. Elle est située directement au-dessus de l’écurie, pour que les bêtes profitent un peu aussi de la chaleur du feu.Ortillopitz_2Les plafonds y sont assez hauts, c’est pour que les fumées puissent monter avant d’être évacuées. Et en même temps, la porte de la cuisine est plutôt basse, pour éviter que ces mêmes fumées n’envahissent le reste de la maison. Astucieux tout ça !

La cheminée est grande et on peut remarquer bon nombre d’accessoires en lien avec l’utilisation du foyer : la crémaillère bien sûr avec la marmite, les ustensiles de cuisson, le tisonnier, il y a aussi les fers à repasser, et cet accessoire cylindrique percé qui sert à faire cuire les châtaignes mais aussi probablement à conserver ou transporter des braises.

Ortillopitz_3Sur la droite de la cheminée, le four à pain. Au Pays Basque, chaque maison a son four à pain, contrairement au reste du pays qui au même moment doit payer ce service auprès de son seigneur…

À côté, on découvre l’évier, bien sûr en pierre, et creusé dans le mur. L’ancêtre de la cuisine intégrée en somme.
Ortillopitz_6L’évacuation de l’évier, comme souvent, atterrit directement dans le jardin. On récupérait ainsi les eaux usées saines pour arroser les plantations. Le recyclage est bien une pratique ancestrale, il ne faut pas l’oublier… mais auparavant les gestes « durables » n’étaient motivés que par le bon sens, alors qu’aujourd’hui j’ai le sentiment que c’est la peur qui est censée nous motiver… Il n’y aurait pas un paradoxe là ? (Vous avez 4 heures et je ramasse les copies )

Si vous regardez bien la photo, vous verrez une dalle carrée incrustée dans le sol, avec une seconde évacuation par terre. Il s’agit de la douche ! Une bonne douche à côté du feu, mais bien sûr ! C’est ici aussi qu’on faisait la lessive.

Au centre de la pièce, ce grand banc, c’est le zizailu. Destiné aux cuisines, ce meuble avec un dossier très haut permettait, une fois placé face à la cheminée, de conserver la chaleur vers soi pendant le temps du repas. Un détail qui n’est plus présent sur ce modèle : il y avait à l’origine un plateau amovible, glissé parallèlement au dossier, que l’on dépliait comme une table par-dessus l’assise. Une sorte de chaise bébé de 2 mètres de large !Ortillopitz_4Dans la pièce se trouvent deux autres meubles qui auront traversé le temps : un vaisselier et un coffre à pain.Ortillopitz_5Au XVIIe siècle au Pays Basque, le pain se faisait majoritairement avec de la farine de maïs. Dans ce meuble la partie creuse du dessus est le pétrin, et les tiroirs du dessous servent à stocker la farine.

Voilà ce que je pouvais partager avec vous sur cette cuisine en plein Pays Basque, parfaitement remise en état par les actuels propriétaires (pardon, « maîtres et gardiens ») de l’etxe Ortillopitz.

J’ai encore appris plein de choses sur différentes pratiques « en cuisine » à travers les âges et les cultures, et je suis désolée mais je ne m’en lasse pas ! Je vais continuer à faire le tour des cuisines du pays, et peut-être même plus, pour rassembler cette histoire et ce patrimoine communs et le partager ici avec vous.

Adishatz !

10 réflexions au sujet de « Ortillopitz, la maison basque »

  1. Ping : Au Château de Sassenage, on visite la cuisine de Mélusine | De Coquina Rerum

  2. Super encore un article qui suscite notre curiosité et nous apprends plein de choses méconnues !! merci Coquina et bravo pr l’émission de radio on en veut encore une tu viendras nous parler de ta visite au département ???

  3. Coucou Sophie….
    Ton blog est génial … On apprend a chaque fois plein de petite chose.
    Hâte de lire ton prochain article …
    Bisous
    Vicky

  4. Ce reportage foisonne d’informations et d’anecdotes et la saveur du récit ajoute encore à mon plaisir !… Merci… Cotoyer quelques rudiments de langue basque, découvrir quelques détails du mode de vie de ces époques reculées qui ressemblent cependant à des pratiques que mon grand âge m’a permis d’observer dans d’autres contrées, m’a fait revivre de belles émotions !… Sans les connaître, j’aimais déjà les Basques : leur tempérament indépendant est célèbre, et le rugby par sa pratique et par les chants de 3e mi-temps qu’il véhicule a su faire voyager ces aspects du tempérament et des traditions de cette région. Ma curiosité a été piquée au vif d’apprendre qu’ils étaient les inventeurs du cidre !… J’ai découvert ici une organisation de la société que j’affectionne tout particulièrement : « il n’y avait pas de seigneur, personne à qui rendre des comptes (même pas à l’église), chacun vivait de son propre travail. » C’est cool, non ? – Merci Sophie !

    • Merci Line !
      il semble en effet que l’organisation sociale du Pays Basque était (mais l’est encore sans doute) à la fois rigoureuse, stricte, mais pour beaucoup de points très avant-gardiste aussi : sur la place de l’église comme c’est évoqué ici, mais aussi sur celle de la femme (vraie place, droit de parole), sur le respect des terres, la notion de patrimoine à transmettre, etc. C’est aussi ce qui a fait la richesse de cette visite, au-delà des murs.

      • Eh oui, en effet, sur la place des femmes aussi… les hommes étant sur les mers une partie non négligeable du temps, les femmes « endossaient » la responsabilité de ce qui se passait « à terre » : travaux, éducation des enfants, gestion du patrimoine aussi bien que du quotidien… On retrouve ce genre d’organisation dans d’autres régions de marins-pêcheurs (Bretagne, par exemple). En tout cas, je réitère mes compliments… l’évocation est tellement intense qu’on sent poindre l’envie d’y aller… Bravo !

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