Au cœur du château de Vizille, une grande cuisine au service du pouvoir

J’aime bien aller à Vizille en cette saison. Je prends la route d’Uriage-lès-Bains et je suis tout de suite dépaysée ; par rapport à ma vallée j’entends. En plus, quand on s’approche de Vizille, vers Vaulnaveys-le-Haut, ça sent l’ail des ours. Alors c’est là que j’ouvre les fenêtres de ma voiture et que je profite de cette odeur familière qui me rappelle mon enfance à l’orée d’un bois.

Vizille_cuisine_cheminée

De la forteresse médiévale au Musée de la Révolution Française

Le château est construit sur les murs d’une ancienne forteresse médiévale. C’est François de Bonne, chef militaire protestant, qui s’y installe à la fin du XVIe siècle. Ayant conquis Grenoble et le Dauphiné au nom des protestants, il a alors les faveurs du bon roi Henri IV qui le nomme Marquis de Vizille. Louis XIII le nomme Duc de Lesdiguières en 1611, et lui confirme en mai de cette même année sa pleine propriété du château, où il vivra jusqu’à sa mort en 1626.

vizille_porte haute

L’entrée au domaine par la porte haute, à l’effigie de François de Bonne.

Le château passe alors aux mains de la famille De Bonne de Créquy, puis des Neufville de Villeroy.

Il est racheté en 1780 par Claude Périer, industriel grenoblois et Marquis de Vizille. Il y installe une manufacture d’impression de tissu. C’est lui qui accueille les États généraux du Dauphiné le 21 juillet 1788, dans la salle du jeu de paume qui servait alors de salle d’armes. Cette réunion reste pour être l’événement fondateur de ce qui deviendra la Révolution Française.

La salle du jeu de paume est aujourd’hui symbolisée à l’extérieur du bâtiment par un jardin enceint.

Durant le XIXe siècle, le château appartient à différents descendants de Périer.

Pour l’anecdote, Napoléon y fera escale lors de son retour d’exil en mars 1815. Aurait-il mis les pieds dans la cuisine ?

Au début du XXe siècle, un industriel turinois acquiert le château. Puis c’est l’État français qui le rachète en 1924. Il en fera une résidence présidentielle jusqu’en 1973, date à laquelle le Département l’acquiert pour 1 Franc symbolique.

Sous Lesdiguières

Peu d’informations nous sont parvenues sur l’architecture du château à cette époque. Plutôt étrange d’ailleurs, quand on sait que Lesdiguières était comme le numéro 2 de l’État après Henri IV, maréchal de France et dernier connétable (chef des armées du Roi).

Le bâtiment ayant fait l’objet de nombreuses campagnes de construction ou de réparation au fil des siècles, il est difficile aujourd’hui d’avoir un regard sur ce que pouvait être la cuisine en fonction d’une date précise.

Sous Alberto Marone

En 1906, c’est un riche turinois, propriétaire et dirigeant de la société de vins et spiritueux Cinzano et sénateur du royaume d’Italie qui acquiert le château, le Comte Alberto Marone. Il profitera et prendra grand soin du château et du domaine jusqu’en 1924, date de son acquisition par l’État français. Une salle porte aujourd’hui son nom, et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de la salle à manger des Présidents. Preuve que ce personnage aura marqué l’histoire du château par son attention respectueuse.

Vizille-Marone

Photo du personnel du château du temps d’Alberto Marone. Cherchez les cuisiniers…italiens ! Manque plus que la mandoline et on se croirait dans La Belle et le Clochard !

Résidence présidentielle

En 1924, l’État français devient propriétaire du Château. L’idée est de conserver cette demeure historique en bon état et d’en faire une résidence présidentielle.

A cette époque, le Président de la République dispose de trois demeures : le palais de l’Élysée, le Château de Rambouillet et le Château de Vizille. Vizille est le plus ancien, mais il est aussi très symbolique pour nos Présidents républicains, car c’est ici que se sont initiés les premiers épisodes qui mèneront à la Révolution Française, et donc quelque part à la République.

Sur les 6 Présidents qui ont traversé cette période (1924-1973), seul Paul Doumer n’a pas séjourné au château.

Le témoignage de Madame Lebrun

Marguerite Lebrun était l’épouse d’Albert Lebrun, Président de la République de 1932 à juillet 1940. Cette femme lettrée a tenu un journal toute sa vie, on y retrouve bien sûr le récit de ses voyages et séjours au château de Vizille. Elle y passera avec sa famille les mois d’août 1936, en plein Front populaire, et août 1938, à la veille des accords de Munich.

Elle décrit avec beaucoup de détails son arrivée, le château, le parc. L’entourage logistique d’une famille d’État aussi, c’est cocasse. Elle parle de l’immensité de cette demeure, dans laquelle elle et ses enfants se déplacent un plan à la main !

Chaque pièce est décrite, l’architecture, la décoration, le mobilier. Madame Lebrun a même dessiné les plans des étages.

Bien sûr arrive le moment de parler de la cuisine :

« Masson m’a fait visiter son domaine : vaste cuisine avec immense fourneau pour 200 personnes au centre ; glacière pour laquelle il lui faut 100 kg de glace par jour : fruitier et laverie – le tout en sous-sol – et à côté, grande salle à manger, donnant sur le parc, pour le personnel : pour l’instant, il a 18 personnes à servir, il compte sur 30 quand le président sera là. »

L’immense fourneau, le voici. Cette photo date de 1986, prise à l’occasion de la campagne de travaux en vue de la création du musée. Les lieux sont ici délaissés depuis un bon moment, mais on voit très bien l’immensité dont parle Madame Lebrun…

© Conseil général de l’Isère, Reproduction interdite sans autorisation écrite.

Essayons de redonner vie à cette description, en se mettant dans la cuisine… en 2015.

Aujourd’hui c’est une salle d’exposition du musée. Mais tout est là : la pièce principale, l’accès à la glacière, la cheminée monumentale, les deux petites pièces façon cellier et la porte de la salle à manger du personnel.

Vizille_cuisine_cheminée

Photo de gauche © Conseil général de l’Isère, Reproduction interdite sans autorisation écrite.

On reconnaît bien les voûtes, utiles jusque dans la cheminée pour rassembler les fumées à évacuer. Au fond, une des colonnes qui soutiennent l’ancienne hotte de cheminée. On remarque aussi que les fenêtres sont en hauteur. C’est parce qu’à l’origine cette pièce est située au sous-sol du château. Aujourd’hui, elle est au premier étage du musée. J’avoue que ce détail m’a troublée un bon moment… Et oui, cette cuisine au sous-sol que je voyais dans les documents, plans, etc. ; je me suis emballée, je croyais avoir fait une découverte : une cuisine cachée à Vizille ! Et ben non, c’est juste que l’entrée a été déplacée pour l’usage du musée… Ce sera pour une prochaine la grande découverte !

Vizille_cuisine_cheminée4

La vue de la cheminée depuis l’autre côté du panneau d’exposition.

Vizille_cuisine_cheminée2

Les détails si on s’approchait de la cheminée : le four à pain, la cheminée « modernisée » alors qu’au XVIIe elle courait le long du mur entier. © Conseil général de l’Isère, Reproduction interdite sans autorisation écrite.

Vizille_cuisine_cheminée3

L’ancienne vue de la pièce depuis l’intérieur de la cheminée. © Conseil général de l’Isère, Reproduction interdite sans autorisation écrite.

Madame Lebrun parle de la salle à manger du personnel. La porte d’accès est toujours là située au fond à droite de la pièce, mais elle est aujourd’hui condamnée et inaccessible. Nous avons néanmoins une photo de cette pièce en 1986. La fameuse porte d’accès depuis la cuisine est visible au fond de la photo de droite, ainsi que les baies vitrées donnant sur le parc que décrit Madame Lebrun, sur la gauche.

Vizille_sam personnel

Photo de droite © Conseil général de l’Isère, Reproduction interdite sans autorisation écrite.

La première dame fait aussi référence à 3 pièces attenantes, chacune avec son utilité pour la cuisine.

Vizille_celliers

Deux pièces en prise directe avec la cuisine. Madame Lebrun parle de fruitier (entrepôt de fruits, cellier) et de laverie. Elles sont encore là et accueillent des œuvres, mais on sent clairement un décalage de température dès qu’on passe les portes, preuve que l’emplacement et la construction étaient stratégiques.

Quant à la glacière, la voici. Une porte juste à la sortie de la cuisine, située idéalement au centre du château initial, au plus frais et constant. C’est d’ailleurs pour cela que plus récemment, invention de la réfrigération oblige, cet endroit était connu pour être la cave.

vizille_glaciere

Dernière visite présidentielle : Charles de Gaulle

A l’automne 1960, Charles de Gaulle effectue un voyage en région Rhône-Alpes.

Ce dernier voyage nous permet d’apprendre encore quelques anecdotes sur les visites présidentielles, la logistique, les rituels de chacun.

Les Coty avaient lancé une vague de travaux de modernisations en 1958. Alors, même si de Gaulle coupe le budget d’entretien de Vizille dès l’année suivante, le château est en bon état en 1960.

A cette époque, Vizille est une terre hostile à de Gaulle. Un maire communiste qui refuse de le recevoir et le mauvais souvenir d’une précédente visite auront eu raison de ses velléités touristiques, le Général choisit de passer la nuit à Grenoble, à la préfecture. Mais un concours de circonstances, sans doute, fera qu’il dormira quand même au château. Je dis « sans doute » parce que les raisons de ce revirement ne sont pas connues, ou pas officielles.

Une venue présidentielle et hop, c’est branle-bas de combat dans tous les bureaux. Heureusement pour nous, ça laisse aussi des traces et des notes écrites.

On y apprend par exemple que pour chaque visite présidentielle depuis 1924, le linge de maison et de toilette, la vaisselle sont apportés par chaque Président, et à chaque visite. Le mobilier pouvait être aussi modifié en fonction des goûts de chaque Président mais il était emprunté au mobilier national. Et oui, finalement, une résidence présidentielle, c’est un peu comme l’appartement en propriété partagée dans Les Bronzés font du ski, il y a des zones réservées à la touche personnelle !

Vizille_degaulle

De Gaulle arrive au château de Vizille le jeudi 6 octobre 1960. ©Dauphiné Libéré.

Sur la visite de Charles De Gaulle, j’ai souri en lisant quelques notes protocolaires. Quand j’ai lu qu’il fallait 2 lits jumeaux de 2,20 mètres minimum pour le couple de Gaulle par exemple.

J’ai souri quand j’ai lu le menu du « dîner intime » du 6 octobre aussi, qui a réuni en fait 26 personnes en 2 tables…

Consommé aux profiteroles
Truite en gelée au Riesling
Contre filet forestière
Salade
Plateau de fromages
Sorbet aux framboises

Vins : Riesling, Jariottes Château de la Creusotte, Moët et Chandon brut

Comme quoi la notion d’intimité est toute relative, non ? Et bien, quand il s’agit de repas aussi !

De Gaulle aura donc été le dernier Président à séjourner à Vizille, qui sera cédé au Département de l’Isère en 1973.
Le Musée de la Révolution française y ouvre ses portes au milieu des années 80, mais une partie est tout de même dédiée à cette parenthèse présidentielle de quasi 50 ans.

A votre tour maintenant de profiter de ce patrimoine et de ses histoires. Allez à Vizille si vous en avez l’occasion. Tous les premiers dimanches du mois il y a une visite guidée gratuite des collections.
Allez marcher dans le parc, voir ses plantations remarquables et souvent centenaires, ses nombreux animaux aussi.
Allez ! Allez ! Allez !
Ça marche comme :
Ça ira ! Ça ira ! Ça ira !
Non ?


 

Remerciements :
Je tiens à remercier tout particulièrement Hélène Puig, Véronique Despine-Faure et Jean-Michel Calvi du Musée de la Révolution Française, pour leur disponibilité, leur accueil et leur bienveillance.

Liens :
Le site du domaine : www.domaine-vizille.fr

Sources :
– Centre de documentation-bibliothèque Albert Soboul, Musée de la Révolution française.
Un décor pour la République, le château de Vizille dans les années 1920 et 1930, de Alain Chevalier, Eric et Bénédicte Freysselinard. Publication disponible à la boutique du musée et ici.


 

4 réflexions au sujet de « Au cœur du château de Vizille, une grande cuisine au service du pouvoir »

  1. Ping : Virieu, la forteresse tranquille | De Coquina Rerum

  2. Ping : Au Château de Sassenage, on visite la cuisine de Mélusine | De Coquina Rerum

  3. Un détour inattendu et savoureux dans cette immense bâtisse… où l’on apprend que ce n’était pas Yvonne qui allait rejoindre Charles dans sa couche pour une éventuelle galipette… et que donc « le général » prévoyait que ses pieds ne dépassassent point lorsqu’il entreprenait, lui, une nocturne migration… Les photos sont excellentes et les « avant-après » très instructifs : on se repère très bien…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *