Chem cheminée, chem cheminée, chem chem chérie !

frisechemineeOn a vu dans un précédent article combien la découverte du feu avait été essentielle dans l’apparition de notre cuisine d’aujourd’hui. D’abord sur un plan sanitaire, nous permettant de manger des aliments plus variés, cuits, conservables, transportables, etc. Mais aussi sur un plan sociétal, nous obligeant à nous rassembler en un lieu pour en bénéficier ensemble et partager ses vertus de survie. La cohabitation et la convivialité en sont nées, avec plus ou moins de bonheur. Une autre invention va constituer une découverte majeure dans cette histoire : la cheminée*.

Il existe des traces attestées de cheminée dès l’époque gallo-romaine, mais ce n’est qu’au Moyen-Age que l’on verra le développement de ce conduit particulier. Développement mais pas « démocratisation », c’est un peu tôt, laissons ça aux bien-nés pendant encore quelques siècles, qu’ils en profitent. Le bas peuple n’aura la joie d’intégrer une cheminée, du moins l’âtre, à sa demeure que plus tard, vers le XVIIe siècle.

En attendant, on va garder chez les paysans et les petites gens cette tradition nécessaire de la porte ouverte, initiée au temps des cavernes, tout simplement pour ne pas succomber aux fumées. En effet, le feu reste le point central de l’habitation, autant pour se chauffer que pour cuisiner. Il est placé au centre de la maison, cela permet de répartir au mieux la chaleur mais aussi d’éviter les incendies ; on place des bancs autour pour s’y asseoir. Cela explique encore une fois le principe du rassemblement autour de la source de chaleur, les personnes vivant au foyer, accompagnées de certains animaux en période de froid.

Par mesure de sécurité et dès que le temps le permet, la cuisine se fait de préférence dehors sous un simple abri. Attention, pas de barbecue pour autant, le contenu de la marmite reste spartiate : céréales, fruits, légumes, parfois volailles, le tout essentiellement bouilli dans l’eau du puits ou de la rivière, le tout rallongé au fil de la journée. Le Seigneur pouvait avoir un four qu’il mettait à disposition de ses serfs afin qu’ils cuisent leur pain, mais il monnayait ce service, donc cela restait un usage parcimonieux.

Scène de cuisine au Moyen-Age. Le feu et la cuisson se font à l'extérieur. On peut distinguer un système de poutres croisées au-dessus du feu pour suspendre la marmite.

Scène de cuisine au Moyen-Age. Le feu et la cuisson se font à l’extérieur. On peut distinguer un système de poutres croisées au-dessus du feu pour suspendre la marmite.

La pièce « cuisine » a donc été tributaire de l’évolution des systèmes d’évacuation, autant pour les fumées provenant du feu en lui-même que pour les odeurs et fumées de cuisson, ou les risques d’incendie.

Lorsque dès le XIIIe siècle on construit des cheminées immenses en dur, le tirage et le système d’évacuation des fumées restent sommaires ou inexistants. Les plus riches peuvent avoir une cheminée pour se chauffer dans une pièce, et une autre pour la cuisine, mais dans une pièce bien séparée, voire reléguée au sous-sol, et dans laquelle seuls les serviteurs circulent. La taille de leurs nombreuses pièces permet à elle seule de pallier le manque de ventilation des cheminées. Les plus pauvres quant à eux restent avec les contraintes d’un seul foyer ouvert par habitation, bien plus étroite au demeurant, favorisant fumées, odeurs et insécurité. On ouvre encore la porte et on cuisine à l’extérieur le plus souvent possible, et ce jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Je ne peux m’empêcher de citer les superbes cuisines ducales de Dijon, construites pendant la première moitié du XVe siècle, avec ces 6 cheminées rassemblées en une voûte majestueuse qui permet l’évacuation. J’ai la ferme intention de faire un article spécifique sur leur histoire à l’occasion d’une prochaine visite dans la capitale des Ducs de Bourgogne. Avis aux guides et accompagnateurs…

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Les cuisines du Palais des Ducs et des États de Bourgogne. Crédit photo : Musée des Beaux-Arts de Dijon

C’est, comme pour beaucoup de domaines un peu techniques, la Révolution Industrielle qui va permettre de jeter les bases de nos pièces, dont la cuisine, telles qu’on les connaît. Et c’est grâce à la maîtrise des réseaux de chaleur et d’évacuation des fumées pour ce qui nous concerne ici.

Les fours, fourneaux, poêles en fonte remplacent doucement l’âtre en se greffant sur le même conduit de cheminée pour les fumées. Le charbon fait son apparition comme combustible, permettant un gain de place important pour ces appareils, il sera remplacé lui-même plus tard par l’électricité. En parallèle, même chez les nobles, les brigades de gens de maison rétrécissent, les volumes de leurs pièces aussi. La cuisine retrouve peu à peu une vraie place au sein de l’habitation, accessible et utile pour chacun, pour en devenir aujourd’hui souvent le cœur même.

Voilà pour l’histoire abrégée de la cheminée, qui a éveillé ma curiosité car sans elle la cuisine ne serait pas ce qu’elle est. Dans un prochain article on détaillera les découvertes et accessoires associés à la cheminée, qui ont un lien ou que l’on trouve encore dans nos cuisines : les niches, la crémaillère, les outils de fumage, les broches, etc.

Et je termine en revenant sur le titre de cet article, qui fait référence à la chanson du film Mary Poppins. La voici dans sa version originale française,

et dans une version plus caliente par Arthur H.


*du latin caminus, du grec kaminos : fourneau, four.

6 réflexions au sujet de « Chem cheminée, chem cheminée, chem chem chérie ! »

  1. Ping : Ortillopitz, la maison basque | De Coquina Rerum

  2. Ping : Au cœur du château de Vizille, une grande cuisine au service du pouvoir | De Coquina Rerum

  3. Ping : Hommage à la cuisine en dessins. Et inversement. | De Coquina Rerum

  4. Cheminée… ce mot m’a d’abord évoqué les « feux de cheminée », très nombreux le matin de Noël, alors que chacun des foyers du « populo » faisait cuire la dinde et que les pimpons et les camions rouges envahissaient les rues des quartiers de mon enfance ! Cheminée pour la cuisine… L’âtre avec la crémaillère pour y suspendre la grande oule(*) dans laquelle les paysans cuisinaient surtout « la soupe » était à la fois la « cuisine ouverte » et aussi le point chauffage pour la maison, une seule pièce, encore dans les années 40, dans les chaumières du Haut-Velay par exemple, dans laquelle hommes et animaux se serraient pour se tenir chaud…
    (*) oule est la francisation du nom commun occitan ola, prononcé oul(o), signifiant ‘marmite dépourvue d’anses’, ou ‘chaudron’, du latin olla < aulla < aulŭla 'marmite'.

  5. Rigolo,les illustrations et les textes me rappellent mon enfance et les leçons d’histoire! Il manque juste l’odeur du livre! Et du poêle!
    A très vite!

  6. Je n’ai ni chéri, ni cheminée. ..comment je fais alors pour cuisiner !?
    Eh ben moi ton histoire m’a fait penser à un bon feu de bois…sur la plage..tous rassemblés autour. ..à se tenir chaud. ..à deguster de bonnes bananes chocolat enveloppees dans du papier d’alu…

    karine

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